Concert du Chœur de l'Université (2004-2005)Au programme de ce concert, deux pièces originales d'horizons très différents: la musique d'un dessin animé russe et une messe-tango en espagnol.
Jusqu’à sa mise au ban pour formalisme et l’interdiction de son opéra Lady Macbeth de Mtsensk (1936) Dmitri Chostakovitch (1906-1975) s’était intéressé de près à toutes les musiques vivantes, musiques de scène, de ballet ou d’accompagnement de films muets. L’apparition de techniques permettant d’allier images et musique – le cinéma parlant – avait provoqué chez lui un véritable élan d’enthousiasme pour ce moyen d’expression, si bien que plusieurs des partitions pour le cinéma qu’il signa dans les années 30 furent particulièrement innovantes et déterminantes dans l’histoire de la musique de films.
Le Conte du Pope et de son serviteur Balda était destinée à accompagner un film d’animation d’un des pionniers du genre en Union Soviétique, Mikhail Tsekhanovski.
La musique devait y occuper une place centrale, puisque c’est à partir d’elle que tout le dessin animé allait être construit. Chostakovitch reçut la trame précise des actions à mettre en musique, et c’est à partir de cette musique, préalablement enregistrée, que les dessinateurs créeraient les images.
Chostakovitch termina son travail en novembre 1934, mais le film lui-même ne fut malheureusement jamais achevé et la plupart des scènes réalisées furent détruites durant la deuxième Guerre mondiale. Le manuscrit de la partition, lui, nous est parvenu dans son intégralité.
A la base du scénario du dessin animé, il y a un conte de Pouchkine dont voici la trame : par avarice, un pope riche et gras engage un serviteur qui n’exige pour tout salaire rien d’autre que le droit, au terme d’une année de travail, d’administrer à son patron trois chiquenaudes sur le front. Ce Balda s’acquitte avec zèle des travaux qu’on lui commande. Cependant, alors que l’échéance du salaire approche, l’appréhension du pope augmente, d’autant plus que les chiquenaudes, à en juger par la force dont Balda fait preuve, s’annoncent douloureuses. Pour se débarrasser de ce serviteur devenu encombrant, il lui confie la tâche insurmontable d’aller aux enfers réclamer aux diables eux-mêmes une rente qui, dit-il, lui serait due. C’est sans compter sur les capacités surnaturelles de Balda qui remplit cette mission aussi bien que toutes les autres. A son retour, les chiquenaudes qu’il dispense au pope provoquent en effet des séquelles irréversibles.
La partition programmatique de Chostakovitch, privée de la représentation du dessin animé détruit, s’apparente dans sa forme à un petit opéra lacunaire. En effet, toute la trame narrative ne peut être reconstituée à partir de la seule musique, toutes les scènes du film n’étant pas illustrées musicalement, et seules quelques-unes des répliques des personnages étant chantées par des solistes.
Reconstituer cette trame narrative et la traduire à la scène, en particulier avec un jeu de scène des protagonistes et l’introduction d’un narrateur explicitant l’action, voilà l’enjeu d’une représentation de ce Conte du pope et de son serviteur Balda.
Né à Buenos Aires, pianiste et compositeur, Luis Bacalov commence très jeune à donner des concerts comme soliste, notamment en duo avec le violoniste Alberto Lisy, ainsi qu’avec des ensembles de musique de chambre. Il mène des recherches sur le folklore de différents pays sud-américains, et travaille pour la Radio et Télévision Colombienne, où il fait connaître la production américaine pour piano des XIXème et XXème siècles. Dès les années 1960, Bacalov est très actif dans le milieu du cinéma en France et en Italie, collaborant avec des metteurs en scène comme Pasolini, Fellini, Radford ou Rosi pour la création de musiques de films. Il obtient de nombreux prix pour la musique du film Il Postino, mis en scène par Michael Radford (avec Massimo Troisi et Philippe Noiret), dont un Oscar et le Prix Nino Rota.
Son activité de compositeur pour le cinéma n’a pas empêché Luis Bacalov de continuer à mener une brillante carrière de soliste et de chef d’orchestre en Amérique et en Europe. A côté du répertoire traditionnel et contemporain ainsi que de ses propres compositions, Bacalov aime jouer les œuvres de compositeurs latino-américains. Il a récemment formé un quatuor (bandonéon, contrebasse, percussions et piano), avec lequel il joue des compositions inspirées par différents styles de musiques (ethnique, urbaine ou contemporaine), à la recherche d’un point de confluence entre tous ces genres.
La Misa Tango a été écrite en 1997. Parti d’un pari un peu fou – celui de dire que la messe et le tango pouvaient être compatibles, et même se trouver réunis dans une grande célébration à la gloire d’un dieu unique et syncrétique (Creo en un único Dios), Bacalov nous convainc et nous séduit dans son choix audacieux. Dès les premières notes, la musique nous envoûte par des harmonies puissantes, des rythmes très caractérisés, nourris de syncopes et de contretemps, avec des passages presque scandés qui sont d’un effet impressionnant. Le bandonéon prend la parole dans une sorte de long récitatif très libre, sur une tenue mystérieuse des cordes. Le caractère profondément nostalgique et plaintif de cet instrument s’accorde tout naturellement dans l’esprit de l’auditeur avec le propos de la messe. Son apparition porte le caractère d’une lamentation, et évoque non seulement la couleur du tango, mais aussi les teintes modales d’une musique venue de très loin dans l’espace et dans le temps.
C’est que Bacalov semble jouer avec des éléments apparemment contradictoires : il tente de concilier le besoin d’origine, la nostalgie du pays, l’élan vers cette Argentine dont il est exilé (Bacalov vit à Rome) avec le désir de syncrétisme, d’internationalisme, symbolisé par une insistante prière pour la paix dans le monde (Paz, paz, paz). Les paroles de sa messe sont prononcées en espagnol – ce qui donne une forte couleur locale, si l’on considère en plus les rythmes et les harmonies du tango, toujours présentes. Mais d’autre part, ces paroles sont réduites au minimum, car Bacalov désirait « s’adresser également à des personnes qui n’ont pas nécessairement les mêmes croyances, en soulignant dans la messe les aspects de Dieu qui sont communs aux chrétiens, aux juifs et aux musulmans » (déclaration extraite du programme de la première européenne de l’œuvre, qui eut lieu à Rome le 2 avril 1999). Ceci fait effectivement de la Misa Tango une célébration très œcuménique. Il y a peu de mots, le texte ayant été coupé pour ne garder que les images les plus simples et les plus parlantes. Mais ces mots sont répétés à l’envi, ce qui fait que le texte reste absolument compréhensible. On aurait presque envie de dire que l’œuvre en acquiert un caractère un peu archaïque. Les mots sont vraiment portés par la musique, et produisent une forte impression.
L’originalité de l’œuvre n’a donc d’égal que sa grande valeur artistique en même temps que son attrait et son pouvoir de séduction immédiat. Bacalov a su lier le tango au sacré, en gardant à la fois entière fidélité aux exigences de la musique dite « classique » comme à celles d’une musique d’inspiration plus populaire.